Trois mois d’immersion au cœur de la France : deux, trois choses apprises

Journalistes à La Montagne Centre-France, Elsa Charnay et Julien Moreau ont passé 14 semaines sur les routes du grand centre, à la rencontre des (é)lecteurs, avant la présidentielle, de janvier à avril. Ils racontent ce qu’ils ont retenu de cette expérience qui a engagé l’ensemble du groupe de presse avec ses différentes agences.

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Le projet

A bord d’un camion, nous avons sillonné les routes des 12 départements couverts par les quotidiens de notre groupe de presse : de Dreux au Puy-en-Velay, en passant par Brive et Auxerre. Avec, pour chacun, une thématique différente à explorer : les déserts médicaux dans le Loiret, l’accueil des migrants dans l’Allier, la lutte contre le chômage en Corrèze, etc. Au moins une fois par semaine, nous avons posé une urne sur un lieu de passage pour recueillir les doléances, les préoccupations des passants. Nous avons aussi mis en valeur une initiative positive remontée de chacun de ces territoires.

Dans un contexte de défiance vis à vis des médias et de la politique, il ne s’agissait ni de deviner le nom du prochain président, ni de révolutionner le journalisme. Mais simplement de prendre le pouls de notre territoire.

De cette itinérance, nous retirons trois enseignements :

1 — Une proximité avec les gens renouvelée et renforcée

Le dispositif (traverser le pays à bord d’un camion) n’était pas “ un gadget à la mode “ mais une façon de susciter la curiosité d’abord, puis d’être identifiés. Et enfin de transformer ce véhicule en lieu d’accueil, mobile et ouvert.

Concrètement, chaque semaine, nous répétions les mêmes actions : se garer sur une place de village ou un parking de supermarché. Attendre que des passants s’approchent. Les aborder, prendre quelques “ vestes “, retenter. Et puis progressivement, les gens nous ont parlé.

Au fil de la campagne, de plus en plus de personnes sont venues discuter politique et vie quotidienne autour de notre urne. On a vu des débats naître entre deux inconnus. Des gens se confier sur leurs problèmes, spontanément. On a écouté. Et on est revenu avec des souvenirs forts.

Ces femmes des quartiers à Dreux heureuses de s’exprimer alors que toutes n’ont pas le droit de vote. Ces mères de famille en Creuse qui ont fait 1 h 30 de route pour nous sensibiliser aux menaces de fermeture de classe. Ces personnes âgées déboussolées à Montargis qui voient leur médecin partir à la retraite sans savoir s’il aura un successeur. Ces habitants de Cosne-d’Allier subissent la fermeture de commerces, un par un, dans leur village.

En aurait-on parlé sans ce dispositif ? Bien sûr, c’est même notre travail. Mais nous l’avons fait ici dans un cadre plus libre, avec plus de temps. Et avec un regard neuf, peut-être.

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2 — Un pays pas si désuni

Les Français aiment toujours la politique. Certes, le sentiment dominant est un “ras-le-bol ” mais il n’exclut pas l’intérêt, voire la passion.

Précisément, 1.879 personnes se sont prêtées à notre “opération urne” en choisissant un sujet de préoccupation principale, une priorité parmi les priorités. Ce sont les thématiques sociales qui sont arrivées en tête : l’emploi en premier. Puis l’éducation et la santé.

Des quartiers populaires de Chartres, aux marchés à bestiaux du Cantal en passant par les zones commerciales de la Nièvre, partout les mêmes inquiétudes. La peur de l’abandon. Le sentiment d’une déconnexion de la classe politique (amplifiée par les affaires mais aussi l’éloignement des centres de décision, avec la fusion des régions). La crainte de voir s’amenuiser ce qui fait le modèle social français : la protection sociale, les services publics, l’Etat.

Des angoisses en commun : comme si le pays n’était pas si morcelé...

Et puis il y a ces belles initiatives : ce club de foot qui fait jouer des migrants dans l’Allier. Ce réseau social pour aider les personnes isolées, dans la Nièvre. Nous en avions déjà parlé dans nos colonnes mais l’opération a permis de les mettre en perspective et de rendre hommage à ces associatifs qui se bougent.

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3 — Les journalistes ne sont pas si mal aimés

C’est un constat : l’image des médias est écornée. Une partie de la population semble considérer les journalistes comme elle considère la classe politique : nous serions arrogants, donneurs de leçon, déconnectés du réel, de partis pris, etc.

Sur cette opération, nous avons pu constater, d’une part, que la presse quotidienne régionale est un peu épargnée par ces critiques courantes. Peut-être grâce à ce lien géographique qui nous rend familier. D’autre part, notre démarche a été bien accueillie.

Sur le terrain, nous avons perçu de la curiosité au minimum, de l’intérêt, de la bienveillance et surtout, de la part des Français, une envie de s’exprimer, sans être jugé, sans être passé au laser du politiquement correct au moindre mot. Avons-nous été ensevelis sous les discours de haine ou de racisme à partir du moment où le micro était ouvert ? Clairement non, même si la colère était très perceptible.

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Et maintenant ?

Cette aventure journalistique nous a confortés dans la nécessité de donner plus et encore mieux la parole. Et aussi de conserver cet élan vital pour l’exercice de notre métier : repenser sans cesse ce lien de proximité.

Au final, ce camion était un excellent moyen de locomotion et de communication. Et plutôt que d’en faire un dispositif spécial, pourquoi ne pas l’utiliser toute l’année ? Pourquoi ne pas continuer à donner ces rendez-vous et à construire l’information en permanence avec ceux qui la vivent ?

Elsa Charnay et Julien Moreau (avec Thibaut Solano)